— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

Éric
Julien

« Les Kogis, peuple indien de Colombie, ont une force exceptionnelle : l’humour et l’amour de la beauté. Ils m’ont appris qu’on ne doit pas lutter avec la nature, mais se remettre en lien avec elle. »
Éric Julien
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Avant-propos

Il y a quelques années j’ai été passer trois jours à l’institut bouddhiste Karma Ling en pleine montagne savoyarde. C’était un week-end de rencontres transdisciplinaires, écologie, spiritualité, inter-traditions, et je n’oublierai jamais la vision de cet homme débarquant d’une camionnette, flanqué de quatre Indiens Kogis, pieds nus avec leurs grands cheveux sombres, leurs vêtements bruts tissés de coton blanc et leurs « mochillas » autour du cou ! Cet homme était Éric Julien. Ce géographe, aujourd’hui consultant en entreprise, venait nous parler de son expérience avec les « peuples racines » qui avait changé sa vie ! Depuis ce jour, j’ai suivi Éric dans ses multiples engagements, son association Tchendukua, son École de la Nature et des Savoirs, son fonds de dotation Klub Terre, ses livres, ses conférences…
J’aime la démarche originale et sincère de cet humaniste qui fait le lien entre la tradition des peuples premiers et la modernité de nos sociétés occidentales, convaincu que c’est tous ensemble que nous changerons le monde. C’est dans son village perché au pied des montagnes du Diois que j’ai retrouvé Éric. Il m’a invitée à pénétrer dans son lieu sacré : une petite maison Kogi qu’il a construite de ses mains !

En quoi ta rencontre avec les Kogis a-t-elle été déterminante dans ton parcours de vie ?

Le point de départ, c’est en effet ma rencontre avec ces Indiens de la Sierra de Santa Marta en Colombie qui m’ont sauvé d’un œdème pulmonaire il y a trente ans. Les Kogis étant dépossédés de leur territoire, j’ai créé Tchendukua, une association qui rachète des terres qui leur sont restituées, seule condition pour faire vivre leur culture. Ce peuple a une force exceptionnelle : l’humour et l’amour de la beauté. Ils m’ont appris qu’on ne doit pas lutter avec la nature, mais se remettre en lien avec elle. Ils m’ont montré comment l’on peut cheminer vers l’harmonie par des pratiques humaines qui ne leur sont pas spécifiques, mais qu’ils mettent en œuvre depuis quatre mille ans : le respect des lois du vivant, l’agir ensemble, la solidarité.
Le lieu où ils vivent est très puissant parce qu’on est obligé de prendre du recul, de ralentir ses rythmes quand on est là-bas : plus de portable, de télévision, d’ordinateur. On est directement confronté à soi et au vivant… et ce n’est pas si facile que cela ! Tu parles mal leur langue, tu es tout seul dans une cahute au milieu de la forêt, tu as intérêt à être solide ! Les Kogis m’ont appris l’humilité et qu’il y a aussi quelque chose de plus grand que soi, qui nous dépasse. Si tu es dans l’humilité, tu es dans le doute, et si tu es dans le doute, tu es en capacité de te dire : « Je n’ai rien compris, il faut que je questionne à nouveau. »

Parle-moi de l’École de la Nature et ses Savoirs.

Je ne suis pas Kogi, je n’ai donc pas l’intention de les copier, mais de m’en inspirer. J’ai créé l’Ecole de la Nature et des Savoirs (ENS), une école d’apprentissage de la nature pour permettre de retrouver le lien avec le vivant et réinventer nos concepts et nos symboles qui ne fonctionnent plus aujourd’hui. Pour cela, il faut remettre de la vie, source de créativité. Cette école est paumée en pleine montagne, on a volontairement choisi le trou du cul du monde [Eric éclate de rire]. Quand les stagiaires sont ici – des cadres, dirigeants d’entreprises, étudiants de grandes écoles, le grand public –, la nature n’est plus un concept ! Il y a des loups, des lynx, des cerfs, il fait froid, il faut couper du bois. Rien de tel pour se reconnecter au réel, comme le faisait Yung qui, lorsqu’il quittait son cabinet, s’installait dans une maison sans chauffage ni électricité. L’ENS propose des stages et des séminaires dans les domaines de l’agriculture, de la santé, des relations sociales et interpersonnelles, de la gouvernance et de l’éducation.

« Toutes les traditions le disent : c’est la règle qui précède la forme, c’est le chemin qui garantit le résultat. »

Avec ta compagne, tu as créé également une école alternative pour les enfants.

On a ouvert une école primaire l’année dernière à Menglon dans la Drôme, pour accueillir notamment des enfants volontairement déscolarisés par leurs parents qui n’étaient pas en accord avec le système proposé par l’Education nationale, ou pour ceux qui rencontraient des problèmes à l’école publique. L’école respecte les programmes de l’Education nationale, mais elle met l’accent sur la coopération et le dialogue, comme préalable au vivre ensemble. Il s’agit avant tout d’accompagner chaque enfant sur son chemin d’éveil, afin qu’il trouve sa place et qu’il grandisse, en étant heureux d’apprendre.

Ne faut-il pas être utopiste et pragmatique en même temps pour changer le monde ?

Camus a écrit : « J’ai longtemps cru que ma génération était vouée à refaire le monde. J’ai compris que sa tâche était plus grande encore : éviter qu’il ne disparaisse. » La question est : que peut-on changer qui ne changera certes pas la face du monde, mais qui créera une lueur d’espoir, un lumignon ? Et la question suivante : comment monte-t-on le processus du lumignon ? Pour répondre à ces questions, je me suis inspiré de ceux qui se sont dit en créant l’Europe : « Nous ne cherchons à convaincre personne, mais la qualité de nos valeurs, de notre écoute et de notre dialogue va permettre de créer quelque chose qui nous correspondra puisque c’est nous qui l’aurons nourri. » C’est ainsi qu’est né le fonds de dotation Klub Terre. Nous nous sommes réunis au départ avec quelques amis pour faire émerger quelque chose que l’on ne connaissait pas encore. Et ça, c’est la vie ! Aujourd’hui, deux cents « don’acteurs » versent dix euros par mois qui permettent de financer des projets porteurs de sens dans les domaines de l’environnement, l’agriculture, l’éducation, la santé, les énergies…
Il faut donc prendre les techniques qui fonctionnent en entreprise et les transposer dans le monde de la mutation. Il faut surtout remettre en place un processus parce que la nature n’est que processus. C’est comme cela que l’on fera émerger les réponses dont notre société a besoin. Non pas avec des théories, des discours intellectuels, mais en ayant une approche systémique, en coopérant, en faisant ensemble. Nous sommes tellement habitués à ne considérer que le résultat, le concret, qu’on oublie qu’il y a un processus derrière. Toutes les traditions le disent : c’est la règle qui précède la forme, c’est le chemin qui garantit le résultat. Sans le programme génétique qui fait la fleur, celle-ci n’existerait pas. Il faut faire le choix du vivant pour l’éducation des enfants, mais aussi pour la formation des adultes et pour l’émergence de projets sociétaux. Et le vivant, ça marche avec le don !

Tu dis que l’urgence est de remplacer le « je » par le « nous » ?

Le monde occidental a beaucoup été impacté par la pensée de Descartes « JE pense donc JE suis », alors que d’autres philosophies, notamment orientales, ont préféré dire « TU es, donc JE suis » qui sous-entend que l’on n’est rien sans les autres. Ma vie ne serait rien sans le soleil pour me nourrir, sans l’eau pour me désaltérer. Nous sommes forcément des êtres de systèmes, c’est-à-dire des êtres du « nous ». On ne peut exister que dans le regard de l’autre. Quand tu portes un regard bienveillant sur un enfant, ce regard lui donne de la force. Il n’y a qu’ensemble que l’on peut cheminer. Les Navajos disent : « Choisis bien les mots que tu utilises et les gestes que tu poses, ce sont eux qui construisent le monde qui t’entoure. »
J’essaie d’établir des espaces de « nous », où le vivant fait son œuvre, où il transforme. L’image qui me vient est celle de la petite fleur dans le quartier de La Défense. Mine de rien, elle a réussi à percer le béton. Comment a-t-elle fait ? Le vivant sera toujours là, c’est l’homme qui pourrait disparaître si l’on n’est pas vigilant. Toutes les traditions, le taoïsme, le soufisme savent s’harmoniser avec la vie. Mais notre modernité est contre le vivant, qui est considéré comme une marchandise, réduit à une ressource, un objet ! Nous faisons comme si nous n’appartenions plus au vivant.

Penses-tu que la beauté nous élève ?

Pour moi, la beauté est un état de juste équilibre. Les Navajos ont un mot pour cela : la voie du hozho. C’est la voie de la beauté. C’est le même mot qui signifie « guérison ». Art et médecine sont donc sur le même plan. Rentrer dans la voie de la beauté pour les Navajos, c’est rentrer dans la voie de la justesse, donc sortir de la maladie, des problèmes psychologiques, du déséquilibre. La poésie est l’âme qui s’invite dans notre monde, et c’est ce que l’on essaye d’explorer à l’Ecole de la Nature et des Savoirs. Il y a mille manières d’être poétique. Ma manière à moi, c’est de chanter avec la caissière du supermarché ou bien de faire le coq dans l’avion du matin Paris-Toulouse, plein d’hommes très sérieux en costume gris. Il y a des gens qui sourient, d’autres qui sont choqués. Ça provoque de la résonance, de la vie. Celui qui ne sourit pas, eh bien tant pis pour lui, il est perdu !

Pourquoi fais-tu tout cela ? Te considères-tu comme un passeur ?

Je n’arrive à faire ce que je fais que si je suis en paix intérieure joyeuse. C’est ce qui me permet d’être à une juste place dans ce que j’entreprends. Ensuite, j’essaie de trouver des moments d’humanité. J’adore rencontrer des gens qui sont habités par l’énergie de vie. Si par exemple, un jour, mille personnes qui auront donné dix euros par mois à Klub Terre, se retrouvent ensemble pour rêver un autre monde, alors je serai le plus heureux des hommes. Mon intention n’est pas de changer la vie des gens, car ce serait une prise de pouvoir. En revanche, si une personne trouve son chemin grâce à l’Ecole de la Nature et des Savoirs et s’ouvre à des choses qu’elle n’avait pas perçues, j’en suis très heureux.

As-tu une phrase mantra ?

Oui, depuis l’âge de 8 ans, et chaque fois que je la répète, je lui trouve une nouvelle signification : « L’homme de tous les jours croit que les montagnes sont des montagnes et les rivières des rivières. Le sage s’aperçoit que les montagnes ne sont pas que des montagnes et les rivières pas que des rivières. Et le saint sait que les montagnes ne sont que des montagnes et les rivières que des rivières. » Le sens de cette phrase, c’est le détachement. Car si tu sais que les montagnes ne sont que des montagnes, tu sais que tu n’es que de passage et que tu ne dois pas t’accrocher, tu vas pouvoir mourir en paix. Le bouddhisme est une philosophie qui renseigne sur ces questions-là.

Quel serait ton message pour la génération à venir ?

À un jeune qui viendrait me voir, je dirais : « Viens, on y va ! » Je jouerais le rôle du grand frère et lui montrerais que c’est possible. Mais c’est lui qui ferait le chemin.