Priscilla Telmon

— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

Priscilla
Telmon

« Ce que j’aime c’est déclencher l’étincelle de vie. Que tu sois dans une yourte ou dans un salon parisien, l’essentiel c’est d’avoir cette aptitude à être dans le dialogue et la curiosité de l’autre. »
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Avant-propos

Si vous allez sur Internet et cliquez sur Priscilla Telmon, vous lirez qu’elle est exploratrice, photographe, réalisatrice de films et de documentaires, écrivain, voyageuse, grand reporter… Qu’après des études d’ethnomédecine, elle a parcouru le monde, de missions humanitaires en voyages aventureux, qu’elle est membre de la société des explorateurs français… et passionnée par Alexandra David-Néel qui l’a inspirée pour écrire son magnifique livre Himalayas : sur les pas d’Alexandra David-Néel.
Mais Priscilla n’aime pas qu’on lui colle des étiquettes, elle préfère vous parler de « rêver sa vie et vivre ses rêves ». Ce qui m’a frappée chez elle lorsque je l’ai rencontrée pour la première fois, c’est la lumière qui émanait de toute sa personne. Cette très belle femme irradie de bienveillance et de joie de vivre. Priscilla est pour moi une pépite d’humanité. Ce qui la rend exceptionnelle, c’est cette sensibilité au monde et aux êtres vivants, ce souci permanent de l’autre, cette générosité du cœur et aussi cette soif d’apprendre et de transmettre. Lorsque je lui demande un mot pour la définir, elle me dit qu’elle aimerait être une « sentinelle pour notre monde ».
Elle me reçoit chez elle, tout simplement, dans son petit bric-à-brac parisien où Shiva, Bouddha et autres divinités cohabitent à l’ombre des drapeaux de prière tibétains.

Parle-moi de toi, de ton métier, de ce qui t’anime.

Ce qui m’anime, c’est la passion des autres, du monde et des actions positives ! J’ai toujours eu un « appétit » du monde, peut-être plus une gourmandise qu’un appétit d’ailleurs. Quand j’ai commencé mon métier, j’ai été attirée par le reportage de guerre, mais j’aurais été malheureuse, j’ai trop d’empathie pour les gens. C’est pour cette raison également que j’ai renoncé à un poste de directrice de projets humanitaires. Je m’impliquais tellement que je finissais par être dure avec ceux qui n’avaient pas le même degré d’empathie que moi. J’avais le sentiment qu’un monde de compassion et de bienveillance était si urgent que je ne supportais pas que les autres n’aient pas la même exigence.
Mes parents ne sont pas de grands voyageurs. Mon père est éditeur, ma mère peintre. Ils ont divorcé quand j’avais cinq ans. Ils m’ont transmis le goût des mots, la curiosité, le dialogue. J’ai grandi dans une maison pleine de grimoires : des livres que je lisais la nuit sous la couette avec une lampe de poche. La lecture était pour moi une échappatoire. La littérature de voyage, les romans, les essais ont nourri mon enfance et m’ont construite. J’ai détesté l’école, jusqu’en première où j’ai eu des profs de lettres et de philo extraordinaires. Mais c’était l’école de la vie qui m’appelait, pas les bancs de l’école où j’avais le sentiment de perdre mon temps. Aujourd’hui, dans ma vie professionnelle, que ce soit à travers les films, la photographie, les écrits, les reportages, les conférences, ce qui m’intéresse, c’est d’être traversée par une sensibilité, la donner à voir et la partager. J’aime apprendre, rencontrer et transmettre.

« Il faut être capable de danser avec la vie, d’accueillir les épreuves et d’en faire quelque chose qui a du sens. »

Tu sembles toi-même toujours dans l’accueil de l’autre, la joie de la rencontre.

C’est normal, j’ai tellement été accueillie à travers le monde par des gens qui ont cette bienveillance, cette attention à l’autre ! C’est la moindre des choses de redonner ce qui nous a été donné. On est juste des passeurs sur Terre, alors c’est important d’essayer de rendre la vie la plus belle possible, pour soi et pour les autres. Que ce soit sobrement, comme le fait un Pierre Rabhi, ou de façon plus gourmande comme je le fais en voyageant. La qualité des rapports que l’on a avec les autres doit être un objectif essentiel de son existence, en tout cas, c’est un de mes objectifs. Et c’est un bonheur de me réveiller chaque matin en me disant que je vais célébrer la vie avec des gens que j’aime, et peut-être toucher des cœurs par le travail que j’aurai donné à voir. Quand je reçois des messages de personnes qui me disent que j’ai provoqué une étincelle qui a changé leur vie ou qui leur a permis une prise de conscience, quand je passe trois mois au fond d’une forêt en Chine et que quelqu’un est touché par ce que je raconte, alors c’est gagné !

Oui, ce que j’aime c’est déclencher l’étincelle de vie. Que tu sois dans une yourte ou dans un salon parisien, l’essentiel c’est d’avoir cette aptitude à être dans le dialogue et la curiosité de l’autre. Le monde ne pourra être en équilibre que s’il s’ouvre à l’humanité. Le pape François l’a dit : « Il faut arrêter de parler d’égalité, elle n’a jamais existé dans la nature, parlons enfin d’humanité. » Que nos politiques se tournent vers cette humanité ! Comme au Bouthan, ce pays qui a instauré le concept de Bonheur National Brut. Le monde de demain doit sortir du cycle marchand et retrouver son humanité.

As-tu été dans des situations, lors de tes voyages, où cela ne s’est pas passé comme tu le souhaitais ?

J’ai été très protégée, je me suis sortie de mauvais pas, je crois que j’ai une bonne étoile. Il y a des situations où j’aurais pu finir avec un couteau dans le ventre ou bien dans un ravin. Ce n’est pas évident de voyager seule quand on est une femme. Il faut être capable de danser avec la vie, d’accueillir les épreuves et d’en faire quelque chose qui a du sens. Il ne faut pas être dans la résistance, mais plutôt transformer les difficultés en quelque chose de positif, pour soi ou pour les autres, en voyage comme dans la vie quotidienne. On se considère souvent comme une victime face à l’épreuve, or on n'est victime de rien, on interagit avec la réalité. Ce que l’on prend pour une épreuve peut être un cadeau magnifique qui nous fait grandir, nous rend plus sage. On a tendance à dramatiser, c’est notre côté latin ! C’est vrai qu’il y a beaucoup d’inégalités, mais il y a peut-être une manière de regarder le vivant autrement, de ré-enchanter le monde. Le Dalaï Lama dit que l’existence est comme un Rubik’s Cube. Quoi qu’il nous arrive, on peut choisir de regarder le côté positif ou le côté négatif. Relativiser les choses permet de les rendre plus légères, même dans les moments difficiles. Ça rejoint l’idée de la compassion, de l’empathie. Ce qui fait du bien aux autres te fait du bien, et vice versa. C’est comme un miroir.

« Quand tu as confiance dans le monde qui t’entoure et que tu laisses venir à toi les bonnes comme les mauvaises rencontres, alors le voyage est magnifique. »

Penses-tu comme Nicolas Bouvier que « ce n’est pas toi qui fais le voyage, mais le voyage qui te fait » ?

Bien sûr. Ce n’est pas tant le but qui est important, mais le chemin. C’est tout ce que tu fais en chemin qui te nourrit. Quand tu as confiance dans le monde qui t’entoure et que tu laisses venir à toi les bonnes comme les mauvaises rencontres, alors le voyage est magnifique. Moi, je laisse le hasard opérer parce que ce sont souvent des hasards très heureux. Tout à coup, il y a des synchronicités incroyables, comme si des anges avaient créé un fil invisible pour t’amener exactement là où ils veulent t’amener. Si tu te laisses guider, il y a des bornes invisibles sur le chemin. Parfois, l’intuition ou des rencontres inattendues t’amènent exactement là où tu le souhaitais, au creux de ton âme. C’est un cadeau, tu peux juste remercier.

Trouves-tu des valeurs universelles chez les peuples que tu rencontres, l’amitié, l’amour, la tristesse, la beauté ?

Toute la palette des sentiments nous unit. C’est ce qui fait que nous sommes profondément humains. Qu’on soit un Papou de Nouvelle-Guinée ou un New-Yorkais, on a le même sentiment de joie à la naissance d’un enfant, le même sentiment de tristesse à la mort d’un proche. L’important, c’est de tourner son regard vers ce qui est beau, montrer ce qui fonctionne, qui est porteur d’espoir. Dans toute l’histoire de l’humanité, il y a toujours eu des personnes pour dire : « on ne va pas laisser faire » et qui ont donné leur temps pour aider les autres. On a tous cette bonté en nous, qu’il faut faire fleurir. Une étude scientifique a démontré que le fait d’exprimer chaque soir pendant trois semaines trois belles choses qui sont arrivées dans la journée – un sourire, un rayon de soleil, un délicieux gâteau –, a un impact sur notre cerveau pendant six mois ! Voilà un exercice précieux pour les enfants. Ce serait bien d’avoir cette forme de discipline, comme les bouddhistes ou les samouraï.

« Les hommes ont besoin de sacré. »

Penses-tu que le meilleur est à venir ?

Certainement, si nous parvenons à plus de bon sens, de sagesse et de compassion. Mais n’oublions pas qu’il y a toujours eu des horreurs dans le monde, même si Stéphane Hessel dit que c’est dans ces moments-là que l’on montre notre plus grande humanité. Avec sept milliards d’individus sur la Terre, on doit trouver un plus juste équilibre pour que chacun puisse vivre. La compassion est la qualité qui révèle notre humanité. Si l’on n’arrive pas à se réjouir du bonheur de l’autre, alors les plus gros vont manger les plus petits ! Si tout le monde faisait du yoga, de la méditation, un travail intérieur, il y aurait moins d’agressivité dans les grandes villes. Quand je rentre de voyage, je me sens polluée par le bruit, les antennes, les paroles, les regards, les gestes... Mais heureusement il y a des êtres qui sont déjà dans une autre conscience avec une intelligence perceptive et un accès à l’interdépendance du monde. Ce sont des éclaireurs tels Justina, cette chamane avec qui je vais passer quelques mois au Pérou. Elle va me permettre d’approcher l’univers des plantes et surtout l’invisible, le sacré, ce mystère qui nous entoure. Les hommes ont besoin de sacré.

Comment réaliser ses rêves ?

Malheureusement en France, sans diplôme, sans réseau ou sans suffisamment d’endurance pour forcer les portes, rien n’est possible. Ce qui est formidable aux Etats-Unis, c’est qu’on peut avoir plusieurs vies en une seule, on te donne ta chance. Beaucoup de jeunes me demandent comment faire pour être reporter. Je leur réponds qu’il faut juste y croire, être passionné, s’accrocher, même si les portes sont fermées. Je leur dis aussi qu’il y a aujourd’hui d’autres voies pour produire un film, un livre, comme les sites de « crowdfunding », ces financements participatifs tels « Kiss Kiss Bank Bank », en sollicitant ses propres réseaux Facebook, Twitter. Le retour sur investissement n’est pas garanti, mais ces nouveaux modèles favorisent l’échange et le partage. Les producteurs, les chaînes de télévision n’ont plus le monopole de la création. Désormais, un film peut être vu sur iMovie par beaucoup plus de gens qu’à la télévision.

« Si l’on est capable de faire silence, de se tourner vers le murmure de soi-même, le murmure de l’âme, il y a des choses très belles et très douces qui peuvent en jaillir. »

Est-ce que l’exploration intérieure est aussi importante pour toi que l’exploration du monde ?

Explorer le monde extérieur m’aide à aller vers ce travail intérieur et cette compréhension des subtilités de l’existence et de l’être humain. Il y a tellement de formes d’intelligence différentes ! Il y a des gens brillantissimes mais qui n’ont pas l’intelligence de la vie. Inversement, il y a des gens très simples qui ont une grande clairvoyance du monde et une incroyable capacité à sentir le réel, le vivant. L’exploration intérieure est en fait, la grande expérience de la vie, la vraie quête.

Une phrase, un message à passer ?

La phrase de Shakespeare : « Il y a plus de merveilles en ce monde que ne peuvent en contenir tous nos rêves. » Et puis celle d’Alexandra David-Néel empruntée à un ecclésiaste : « Marche comme ton cœur te mène et selon le regard de tes yeux. » Si l’on est capable de faire silence, de se tourner vers le murmure de soi-même, le murmure de l’âme, il y a des choses très belles et très douces qui peuvent en jaillir. Oui, écouter son cœur, sa petite voix, son intuition, c’est essentiel !