— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

Jaime
Lerner

«  Si l’on veut être créatif, il faut retirer un zéro à son budget. Si l’on veut faire du développement durable, il faut en retirer deux. Et si l’on veut être solidaires, il faut accepter notre fragilité, respecter l’identité de chacun, sa diversité. »
Jaime Lerner
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Avant-propos

L’architecte urbaniste brésilien Jaime Lerner, gouverneur de l'État du Paraná et ancien maire de Curitiba est, au Brésil, une véritable figure. Élu trois fois maire de sa ville, ce citadin dans l’âme a, depuis 40 ans, mis sa passion au service de l’aménagement des villes pour en faire un plaisir à habiter plutôt qu’un cauchemar. Il a inventé une utopie urbaine sociale et écologique, une autre manière de vivre ensemble en transformant sa ville de Curitiba en modèle de développement durable et solidaire.
La chance nous a fait nous rencontrer à Rio, face à l’océan, sur le banc qu’il a dessiné pour son ami écrivain Millôr Fernandes aujourd’hui disparu. Cet amoureux du beau aime Rio passionnément. À ma question « Quel est votre endroit préféré dans Rio ? », il répond à ma grand stupéfaction : « Les tunnels ». Je m’étonne de cette réponse : « Pourquoi les tunnels ? – Parce que, comme dit le poète Mario Quintana, ils me permettent de me reposer de tant de beauté ! »
Cet homme est lui-même un poème !

Votre engagement pour l’environnement est sans limite. Quelles sont vos priorités pour les villes ?

Il y a plusieurs façons d’aborder la question de la ville durable. Certains pensent qu’il faut commencer par le recyclage, d’autres par les énergies renouvelables ou les bâtiments. Mais l’essentiel est de travailler sur le concept même des villes, la façon dont on les pense et on les utilise. N’importe quelle ville peut être changée en moins de trois ans. En priorité, il faut diminuer l’utilisation des voitures, qui produisent 75 % des émissions de C02 en milieu urbain. Nous avons inventé une très petite voiture électrique « dock dock » qui roule à 25 km/h et qui a 150 km d’autonomie. On n’a pas besoin de plus en ville. C’est un transport public individuel, comme le Vélib’, qui est une véritable révolution : faire d’un véhicule individuel un transport en commun. Par exemple, la plupart des habitants de Sao Paulo pensent que ce n’est pas possible de changer de paradigme parce que leur culture est celle de la voiture ! On dirait qu’ils sont masochistes, qu’ils aiment la tragédie ! Mais personne ne veut changer si l’on ne propose pas de meilleures alternatives. Or ces alternatives existent. Ça peut être le métro, le tramway, le Vélib’… Ce sont les « vendeurs de complexité » qui freinent le changement, et ils sont nombreux dans le monde ! La ville n’est pas si complexe que cela. Il s’agit de penser le développement durable comme une équation entre ce que nous gaspillons et ce que nous économisons.

Comment faites-vous pour changer de paradigme ?

Mon obsession, c’est de faire comprendre que le développement durable passe prioritairement par les villes. Et la clé, c’est l’éducation, la pédagogie. Quand j’étais maire de Curitiba, nous avons mis au point un programme pour apprendre aux enfants à trier les déchets. Six mois plus tard, ce sont les enfants qui montraient l’exemple à leurs parents. Ce programme a commencé en 1989 et, depuis, Curitiba a le taux le plus élevé de tri des déchets. Nous avons une collecte quotidienne pour les déchets alimentaires et une autre, deux fois par semaine, pour les produits recyclables. La conclusion, c’est que c’est toujours plus efficace de sensibiliser les enfants. Si un enfant comprend le fonctionnement de sa ville, il la respecte davantage. Mais changer ses habitudes est difficile quand on manque d’informations, de connaissances.

« À Curitiba, j’ai voulu relier poésie et réalité. Et aujourd’hui, les habitants adorent leur ville ! »

Vous avez dit que la ville est comme un corps et que si vous y faites de l’acupuncture, tout le système s’améliore.

Ma métaphore sur la ville est la tortue dont la carapace est à la fois sa maison, son bureau et son véhicule. Si l’on retire sa carapace, elle meurt. C’est ce qui arrive dans les villes quand on sépare les fonctions urbaines, les activités, les gens, quand on crée des ghettos de riches ou de pauvres. Chaque fois que l’on sépare, c’est la vie qui s’éteint. Changer demande du temps et du travail, mais si vous voulez toutes les réponses en même temps, vous ne commencez jamais rien. C’est pourquoi je fais de l’acupuncture, une pression ici, une autre là. L’essentiel est de s’engager, simplement, même s’il y a des imperfections. Il vaut mieux la grâce de l’imperfection que la perfection sans grâce.

Vous inspirez de nombreuses personnes, mais qui vous inspire ?

René Dubos, Oscar Niemeyer, Millôr Fernandes, Antonio Machado, Philip Roth, Francis Ford Coppola. Je m’entoure d’artistes et j’adore travailler avec eux. Ils ont une « peau » plus fine, plus perméable que les autres, ce sont des visionnaires, ils inventent un monde qui n’existe pas encore, ils le précèdent parce qu’ils ont une grande sensibilité et qu’ils n’ont aucune certitudes. Les certitudes sont redoutables, elles figent, et alors on ne peut plus avancer. Pour créer, il faut aussi accepter d’être remis en question par les autres.
Mais je dois dire que la rue m’a beaucoup inspiré, celle, très animée, où je suis né à Curitiba, où se trouvaient la mairie, des usines, les stations de radio, les entreprises de presse. La rue a été ma meilleure école, tout comme le cirque, où pendant dix ans, je suis allé tous les soirs. D’un côté, j’avais ma « leçon de réalité », de l’autre ma « leçon de poésie » ! À Curitiba, j’ai voulu relier poésie et réalité. Dans les transports en commun, les tickets sont aussi des billets de tombola ; nous échangeons les déchets contre des paniers de légumes, nous avons mis en place les « phares du savoir » pour les jeunes, qui ont ainsi accès à des installations multimédias, à des livres… ainsi que des infrastructures où l’on peut se faire soigner gratuitement. Nous avons également créé les « hangars de l’entrepreneur » où se retrouvent les entrepreneurs. Et aujourd’hui, les habitants adorent leur ville !

« J’ai choisi d’investir mon énergie pour changer la tendance, pas pour nourrir les tragédies de ce monde. C’est pour cela que je dis aux jeunes « osez et proposez » !

Comment être créatif et solidaire ?

Si l’on veut être créatif, il faut retirer un zéro à son budget. Si l’on veut faire du développement durable, il faut en retirer deux. Et si l’on veut être solidaires, il faut accepter notre fragilité, respecter l’identité de chacun, sa diversité. Identité, respect, diversité : trois mots-clés. Beaucoup de gens attendent l’inspiration, mais ça n’existe pas l’inspiration ! La créativité est l’art de la relation. Quand quelqu’un est bloqué dans sa créativité, c’est que son esprit réclame de la nourriture ! Il veut plus de données, plus d’informations qui lui permettront de faire de nouveaux liens entre les choses. Ce sont ces liens qui créeront le nouveau.

Qu’est-ce qui vous anime ?

Je suis un optimiste. Je crois en l’humanité. J’aime beaucoup cette phrase de René Dubos « Trend is not destiny » (« la tendance n’est pas une fatalité »). Dès qu’un élément indésirable surgit, c’est que le moment du changement est venu. J’ai choisi d’investir mon énergie pour changer la tendance, pas pour nourrir les tragédies de ce monde. C’est pour cela que je dis aux jeunes « osez et proposez ! Et aussi, allez vivre à l’étranger, d’abord en Europe, surtout en France et en Italie, et après, quand vous savez ce que vous voulez faire, allez aux États-Unis. » Quand j’avais 23 ans, j’ai eu la chance d’avoir une bourse en France pour faire mes études d’architecture et d’urbanisme. Aujourd’hui, j’ai 75 ans, mais je me sens aussi bien que si j’en avais 74 !