— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

Cyril
Dion

« En France, nous avons une forme de pessimisme qui est très déroutant alors que nous avons des richesses et des ressources exceptionnelles ! »
Cyril Dion
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Avant-propos

J’ai connu Cyril à l’époque des Colibris. C’est lui qui dirigeait ce mouvement lancé par Pierre Rabhi. Depuis, je l’ai toujours suivi dans ses aventures. Cyril est tellement passionné par la vie qu’il ne sait pas dire non aux multiples sollicitations surtout lorsqu’il s’agit d’écologie. Il a donc dit « oui » à Pierre, « oui » aussi pour diriger le magazine écologique Kaizen, « oui » pour fonder une famille, « oui » pour diriger la collection Domaine du Possible chez Actes Sud, « oui » pour donner des conférences, « oui » pour participer avec Jean-Paul Capitani à des émissions de radio ou TV… Oui, oui, oui… jusqu’au burn-out.
Depuis, il a compris qu’il n’était pas un surhomme et qu’il devait réconcilier son discours et sa vie personnelle. Cyril me touche parce que c’est un engagé et un poète, un utopiste et un pragmatique. Changer le monde est sa mission et avec lui tous les moyens sont bons pour toucher les cœurs et alerter les consciences. Déçu par le manque de réactivité de ses concitoyens et par l’inertie ambiante, le voilà parti sur les routes du monde avec sa co-réalisatrice Mélanie Laurent, à la recherche de solutions qui marchent, d’expériences positives et pratiques. À la rencontre de gens enthousiastes, heureux de travailler, heureux d’être acteurs de leurs propres vies plutôt que de subir en s’indignant. Je souligne au passage la réussite exceptionnelle de financement participatif de leur film via la plateforme « Kiss Kiss Bank Bank ». 445 000 euros récoltés en 60 jours avec plus de 10 000 personnes ! Des chiffres qui donnent le vertige et encouragent au crowdfunding !
Mais oui le monde change, le Colibri fait sa part, il y a des solutions !

Parle-moi du film sur lequel tu travailles en ce moment, Demain.

Le projet de ce film était d’aller à la rencontre de belles histoires qui marchent, que l’on peut essaimer et dupliquer et que l’on ait envie de raconter aux autres. C’est un film que nous voulons grand public, qui puisse être vu par des millions de gens qui ne connaissent pas les sujets que l’on aborde ou qui s’y intéressent de très loin ou encore qui se posent simplement des questions. C’est pour cela que nous avons choisi une monteuse et un producteur qui ne savaient rien de ces sujets. Moi, je suis trop impliqué dans l’écologie, j’emploie des mots que les autres ne comprennent pas toujours. La voix off et les scènes que l’on a sélectionnées sont volontairement le plus accessibles possibles, sans toutefois simplifier le propos à l’extrême. Même les militants, je pense, apprendront des choses. Le cinéma est un vecteur très fort qui te parle à tous les niveaux : il peut t’émouvoir, t’intéresser, te stimuler intellectuellement, t’émerveiller ou bien te toucher par la beauté de ce que tu vois.

De quels pays rapportez-vous de belles histoires ?

Nous sommes allés, entre autres, à San Francisco, car la ville a mis en place un système permettant de recycler ou composter 80% des déchets, y compris les déchets du bâtiment. Ils visent 100% à l’horizon 2020. Leur but est de « contaminer » toutes les villes. Certaines, comme New York, sont déjà dans leur sillage. Leur système est très simple, incitatif et facile à reproduire : ils ont installé trois poubelles partout, dans les maisons, les restaurants, les toilettes des stations service, etc. Une poubelle pour le tout venant, une autre pour le recyclage, une troisième pour le compostage. Plus on remplit ces deux dernières, moins on est taxé. La chaîne d’hôtels Hilton a ainsi économisé 145 000 dollars en 2013, rien qu’en triant ses déchets !

À Copenhague, 67% des déplacements se font à pied, en vélo ou en transports en commun. Leur objectif est de parvenir à 75% en 2025. Les différents espaces sont extrêmement délimités, et chacun les respecte. Là‑bas, nous avons rencontré un urbaniste, Jan Gehl, auteur de Cities for people, un livre qui explique comment adapter les villes aux hommes et non l’inverse. C’est lui qui a rendu aux piétons une partie de Time Square, à Broadway. Voilà ce qu’il nous a dit : « Si vous construisez plus d’infrastructures pour les voitures, il y aura plus de voitures. Si vous construisez plus d’infrastructures pour les piétons et les vélos, il y aura plus de piétons et de vélos. Ce n’est pas plus compliqué que cela ! »

Pierre Rabhi et moi avons un débat passionnant sur ce sujet. Lui est convaincu que le changement doit être intérieur, moi je dis qu’il faut changer l’intérieur ET les structures. S’il l’on modifie l’urbanisme, on crée de nouveaux comportements : à pied ou en vélo, les gens se parlent et vont faire leurs courses dans des commerces de proximité. C’est vrai qu’en changeant intérieurement, on change les mentalités, ce qui conduit à créer de nouvelles structures, mais inversement, en créant de nouvelles structures, on est amené à voir le monde différemment et, du coup, on change intérieurement.

« On ne peut pas imaginer des transformations sociales de grande ampleur sans continuité politique. »

Avez-vous découvert des projets innovants dans le domaine de l’éducation ?

Nous avons visité une école en Finlande qui a la réputation d’être l’une des meilleures du monde à tous les niveaux : architecture, formation des enseignants, pédagogie. J’ai raconté au directeur comment fonctionnait l’école en France : un professeur sur une estrade, des élèves assis sur leurs chaises sans bouger pendant une heure. Le directeur m’a répondu : « Ce système est très caractéristique des pays en voie de développement. Les enseignants ne sont pas formés, ils ne savent pas comment transmettre leurs connaissances. Le seul moyen qu’ils ont trouvé, c’est de faire asseoir les élèves et de leur parler pendant une heure ! » [Cyril éclate de rire] Voilà, la France est devenue un pays en voie de développement dans le domaine de l’éducation ! Nous sommes complètement arriérés. Si nous voulons de bonnes conditions d’apprentissage pour nos enfants, nous devons casser cette structure hiérarchique et pyramidale. Le directeur de l’école a ajouté que notre modèle éducatif était de type « industriel », c’est-à-dire de type pyramidal. D’après lui, c’est pour cela que nous avons des syndicats qui réfléchissent sur le modèle des syndicats de l’industrie, ils cherchent à défendre des acquis sociaux – salaires, horaires, conditions de travail, etc. – mais ne se battent pas suffisamment sur la question de la pédagogie.

Il aura fallu 20 ans aux Finlandais pour réformer leur système éducatif. Le directeur de l’école m’expliquait que c’était grâce à une grande continuité politique.
Droite et gauche se sont entendues pour mener à bien ce profond changement, en dehors des intérêts politiciens, mais dans l’intérêt des enfants.

Ce sont donc les politiques qui empêchent le changement ?

Le problème chez nous, c’est qu’il n’y a pas de continuité politique. Chaque ministre veut faire une réforme qui portera son nom, même quand ce sont deux ministres du même bord qui se succèdent. Et à chaque fois, ce sont des monceaux de papier qui partent à la poubelle ! On ne peut pas imaginer des transformations sociales de grande ampleur sans cette continuité politique. Si l’on était capable de se donner un plan sur vingt ans pour réformer l’éducation, la politique agricole et énergétique, en étant déterminé à dépasser nos clivages, alors on pourrait tous – droite, gauche, centre, experts, ONG – se mettre autour d’une table et on travaillerait ensemble ! Les pays nordiques y parviennent car ils ont une véritable culture du consensus et de la pluralité politique. Au Danemark et en Suède, ils ont pris la décision de passer à 100% d’énergies renouvelables. En France, si la droite l’avait proposé, la gauche s’y serait opposée, et vice versa. Quand j’ai dit cela au maire de Copenhague, il m’a répondu : « Le changement climatique, ce n’est pas vraiment une histoire de gauche ou de droite, non ?! »

Avez-vous vu des projets qui fonctionnent en France ?

Il y a une extraordinaire créativité dans notre pays, mais elle a du mal à « s’institutionnaliser » parce que nos structures sont très centralisées et pyramidales. D’autre part, nous avons une forme de pessimisme qui est très déroutant alors que nous avons des richesses et des ressources exceptionnelles ! L’exemple de Pocheco, une entreprise pionnière dans l'économie circulaire, est remarquable. Elle est implantée dans le Nord, une région où il y a le plus de chômage, le plus fort taux de cancers et le plus grand nombre de votes Front National. Cette PME emploie 114 salariés qui fabriquent 2 milliards d'enveloppes par an pour des opérateurs de téléphonie, l'assurance maladie, le fisc... Les employés accomplissent des tâches répétitives et assez pénibles, mais quand on leur demande s’ils sont contents de travailler dans cette usine, ils répondent qu’ils adorent ! Pourquoi ? Parce qu’ils travaillent dans une ambiance familiale, se font confiance, se respectent et apprécient leur cadre de vie : ils ont un petit jardin dans lequel ils peuvent boire leur café ; les murs de l’usine sont en bois, avec de grandes fenêtres qui permettent de voir le paysage, mais aussi d’économiser la lumière ; ils ont installé des ruches et des panneaux solaires sur le toit qui est végétalisé ; ils ont planté un verger et, pendant leur pause, ils vont cueillir une poire, une pomme ou une framboise ; ils récupèrent l’eau de pluie pour nettoyer l’encre de leurs outils, une encre sans aucun produit chimique. L’eau souillée est recyclée par un système de phyto-épuration avec des bambous. Quand les bambous sont vieux, ils alimentent la chaudière à bois qui chauffe l’usine, ils n’utilisent donc plus ni gaz ni pétrole. Pour toutes ces raisons, ils ont le sentiment de participer à un projet intelligent où chacun a le droit de donner son avis.

Avec Pocheco, le patron Emmanuel Druon, a inventé « l’écolonomie » : plus c’est écologique, plus c’est économique ! Leurs gains de productivité sont de fait, énormes. En 15 ans, ils ont investi 10 millions et en ont économisé 15. Soit 5 millions de bénéfices nets ! En plus, ils réinvestissent les bénéfices dans les machines, ce qui fait que le parc industriel est plus sûr, plus silencieux et plus compétitif sur le marché. Et dès qu’ils peuvent améliorer le cadre de vie, ils le font. Si l’activité baisse, ils ont des fonds propres tellement importants qu’ils peuvent compenser les pertes et n’ont pas besoin de licencier. Et là tu te dis « Whaouh ! » Résultat, les employés sont heureux, participent au destin collectif de l’entreprise et les clients ne manquent pas. La grande force d’Emmanuel Druon, c’est d’accepter que tous ses salariés puissent jouer à ce jeu avec lui. Il a plein d’idées, les partage et laisse l’espace à chacun pour développer les siennes. C’est génial…

Comment faire pour changer les idoles en France, les people, les stars de la télé, les mannequins, les footballeurs ?

Les idoles changeront si la culture change. Ce sont nos représentations qui ont besoin d’être changées. Alors on n’aura plus besoin d’admirer le gars qui a une énorme Mercedes et un super compte en banque ou la star hyper connue, ils ne nous intéresseront plus. Pour notre film, nous sommes partis de L’Espèce fabulatrice de Nancy Huston. Ce livre raconte qu’on est la seule espèce à avoir conscience qu’elle va mourir et qui appréhende donc sa vie comme un début, un déroulement et une fin. C’est un récit, une fiction. Notre cerveau est constitué de telle sorte que, pour nous, tout est récit, tout est histoire. Par conséquent, ce qui a le plus d’impact sur nous, ce sont les histoires. Le monde tel que nous le connaissons est une histoire qui a bien marché, à laquelle beaucoup de gens ont adhéré. Mais si nous voulons changer la culture… il faut changer de fiction, celle de la croissance économique, du consumérisme, du confort matériel, de la technologie, du progrès quantitatif. On s’est raconté que c’est cela qui nous rendrait heureux, qui nous emmènerait au raffinement ultime de la civilisation, mais ce n’est qu’une histoire !

Dans notre film, on essaye de raconter une autre histoire. Par exemple, un intervenant nous a dit : « C’est un énorme mensonge d’affirmer que ce sont les gros agriculteurs qui nourrissent le monde, alors qu’en réalité, ce sont les petits agriculteurs ! » On s’est demandé si cette histoire était vraie et l’on est allé vérifier auprès du rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation. Voici ce qu’il nous a dit : « 75% de ce qui permet de nourrir l’humanité vient de petits producteurs qui ont des fermes de moins de deux hectares. » C’est donc une histoire qu’on nous a racontée en nous faisant croire que, sans les gros agriculteurs, on allait mourir de faim ! C’est une histoire que les banques et les grandes industries agro-alimentaires ont tout intérêt à nous faire croire parce que leur survie en dépend ! Si l’on modifie l’histoire en faveur des petits agriculteurs, alors on modifie l’imaginaire. Il s’agit donc de changer les représentations et les valeurs. Mais cela prend du temps car ces changements passent par de multiples faisceaux que sont l’école, les médias, les entreprises, etc.

C’est quoi le bonheur pour toi ? Que serait pour toi une vie réussie ?

Trois choses m’ont toujours animé : comment devenir qui je suis et épanouir mes talents ; comment mettre mes talents au service des autres et de la planète ; enfin, puisqu’on cherche tous l’amour dans la vie, comment partager avec quelqu’un avec qui je peux construire quelque chose et avoir des enfants.
Le bonheur pour moi serait d’être capable d’être qui je suis de façon apaisée. Je rêverais de ne plus avoir cette soif de reconnaissance, d’être capable de vivre chaque instant dans une disponibilité, une attention et une plénitude qui permettraient aux relations humaines, à nos élans créatifs, aux moments de contemplation d’être des accomplissements en soi. Je rêve que chaque minute de ma vie soit un accomplissement.

Que dirais-tu à un jeune qui viendrait te demander conseil ?

Je lui dirais de faire ce qui le passionne le plus dans la vie. Il faut qu’il se lève chaque matin avec l’envie de faire ce qu’il va faire dans la journée. La plupart des jeunes que je rencontre dans les écoles ou les lycées disent que c’est impossible. Alors je leur donne plein d’exemples de personnes qui n’étaient pas censées être capables de faire quelque chose et qui l’ont fait quand même, parfois dans des conditions très difficiles. Du coup, ils commencent à changer d’avis. C’est le saut le plus difficile, car nous sommes dans un système d’éducation qui ne t’apprend pas à découvrir qui tu es, ce que tu aimes, ce que tu veux faire. Quelques-uns ont une passion qui s’est révélée, mais ce n’est pas le cas de la plupart des jeunes. Je leur demande ce qu’ils feraient s’ils avaient 20 millions sur leur compte en banque et je leur explique que s’ils possédaient ces 20 millions, il faudrait qu’ils aient envie de continuer à faire ce qu’ils font déjà. J’ai confiance, beaucoup de jeunes ont des projets qui les motivent, qui ont du sens et servent à quelque chose.