Claire Nouvian

— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

Claire
Nouvian

« Je ne supporte pas l’injustice faite à ce monde vivant qu’on exploite toujours plus. »
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Avant-propos

Pourquoi ai-je eu envie de rencontrer Claire Nouvian ? Je crois que ce qui m’a le plus impressionnée chez cette militante, c’est l’énergie qu’elle déploie, à travers l’association qu’elle a créée, « Bloom », pour défendre une cause apparemment si peu attractive : la protection des abysses, le fond du fond des océans, là où tout est noir et glacial, là où les poissons sont rarement beaux, là où l’on n’ira jamais... et pourtant là où la convoitise des chalutiers en eau profonde est sans limite...
Il apparaît plus « sexy » de protéger le gentil panda ou le puissant rhinocéros blanc, mais quand on sait que tout est relié et que si une espèce disparaît, c’est l’ensemble de l’écosystème qui est modifié, alors oui, on a envie de suivre cette battante dans son combat ! Et ce combat en réalité la mène encore plus loin et plus profond : c’est le cœur de l’homme qu’elle veut changer.
Faute de faire son portrait dans la fosse des Mariannes, elle m’introduit dans le saint des saints du Muséum d’histoire naturelle à Paris : l’atelier de taxidermie où elle retrouve ses amis isopodes géants, poissons dragons, empereurs, chaunax et autres rhinochimères !

Parle-moi du monde des profondeurs.

Avec la canopée, ce monde est le plus vaste réservoir de la biodiversité. Nous n’en connaissons seulement qu’1% aujourd’hui. Pendant très longtemps, ce monde-là ne nous intéressait pas. Nous avons cru que les ressources étaient illimitées, mais nous avons été trop gourmands. Nous payons très cher la surexploitation des poissons. Des bulldozers géants détruisent un monde d’une beauté et d’une fragilité inouïes, et l’on sait que l’on est en train de tout foutre en l’air, comme des barbares que nous sommes.
Les abysses se trouvent à 3000 m de profondeur, mais à partir de 200 m, il n’y a plus de lumière et l’eau refroidit considérablement. Il n’y a donc plus de photosynthèse, et, du coup, pas de nourriture locale. Les animaux se nourrissent d’une pluie de miettes qui n’ont pas été consommées dans la masse d’eau supérieure. Si la biodiversité des profondeurs est très importante, en revanche, chaque espèce est composée d’un nombre restreint d’individus. On connaît mal ces espèces, notamment leurs cycles de reproduction, c’est pourquoi on ne peut pas édicter de règles pour contrôler la pêche. Cet univers lointain, froid et sombre, ressemble à un film de Tim Burton : les poissons ont des formes incroyables et vivent au ralenti car ils n’ont pas de prédateurs. Ils ont une peau délicate, souvent sans écailles et sont donc très fragiles. Dès qu’on éteint les phares du sous-marin, ils émettent tous de la lumière, c’est ce qu’on appelle la bioluminescence. Un vrai feu d’artifice, comme si l’on baignait dans une nuit d’étoiles filantes multicolores !

« Il est vrai qu’après une plongée dans les profondeurs, je suis tellement émue que je suis incapable de parler ! »

D’où te vient ton émerveillement pour la nature ?

Toute la nature me fascine. Mon grand-père avait une âme de naturaliste. Il a cessé de chasser pour se consacrer à l’observation des animaux. J’ai été élevée au bord de la mer en Algérie. On passait les week-ends d’été à la plage, l’hiver on allait à la chasse au trésor dans le désert. Ma mère était passionnée par les cailloux et la préhistoire. Mon père, lui, récoltait des scorpions qu’il mettait dans des boîtes. Mes parents m’ont transmis cette insatiable curiosité pour la nature. Il est vrai qu’après une plongée dans les profondeurs, je suis tellement émue que je suis incapable de parler !
Le système politique, les intérêts individuels, le matérialisme nous mènent à une impasse, c’est un mensonge pour l’âme et le corps. On est sous le diktat des médias avec qui il est impossible d’avoir un débat d’idées. On a trahi l’esprit de Descartes ! Je croyais que le progrès devait nous libérer des contingences matérielles pour nous permettre de mieux comprendre le monde, de se cultiver, de développer l’altruisme et les valeurs morales, de créer du sens. Le seul truc qui me maintient en vie, c’est l’amour que l’on a les uns pour les autres. C’est ça un projet d’humanité : tout mettre en œuvre pour que le monde aille mieux.

Pourquoi t’es-tu engagée pour la protection des abysses ?

Parce que je ne supporte pas l’injustice faite à ce monde vivant qu’on exploite toujours plus. La pêche aujourd’hui va chercher des poissons dans des zones de plus en plus profondes. Je ne suis pas résignée et je crois à la beauté du cœur de l’homme. Il y a des gens comme Allain Bougrain-Dubourg qui se battent depuis longtemps pour le droit des animaux. C’est cela le sens de l’histoire. Il y a cent ans, les femmes, les bébés, les Noirs n’avaient pas de droits non plus. Moi, quand il m’arrive – rarement – de manger une tranche de jambon, je remercie le cochon. Nous devons avoir un peu plus de considération pour la douleur de l’animal. Je me bats pour qu’il y ait un vrai changement dans la prise en compte des écosystèmes vulnérables. Pour cette cause, j’ai fait une croix sur tout : mes copains, les concerts, les expos. On est trois nanas engagées à l’association Bloom que j’ai créée, mais on fait tout nous-mêmes, on n’a même pas le temps de chercher de l’argent, de recruter des stagiaires.

Tu lis beaucoup aussi, quels sont les auteurs qui te portent ?

Le philosophe Günther Anders m’a beaucoup marquée. Il disait qu’on a inventé des outils qui dépassent notre entendement, et qu’il y a un monde avant et après la bombe atomique. Aujourd’hui, on sait qu’une machine créée par l’homme peut prendre le contrôle et détruire la planète, comme à Fukushima. Je pense donc comme Günther Anders que nous devons nous limiter et être capables de dire « non » : « Sommes-nous capables de cloner des humains : oui ; le voulons-nous : non. » Il s’agit là de la gouvernance éthique du monde. Dans un petit livre d’entretiens, Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j’y fasse ? Anders écrit : « Je ne suis pas là pour changer le monde ; du courage, je n’en ai pas besoin ; la consolation ce n’est pas mon sujet. Je ferai juste tout ce que je peux pour nous sortir du pétrin dans lequel on s’est mis. » C’est une question morale : tu es qui dans le monde ? Tu as mis le feu, alors tu fais quoi ? Tu lui tournes le dos ? Moi je sais qui je suis. J’essaie d’éteindre le feu, c’est tout.
Une autre lecture m’a fait l’effet d’une bombe, Les Frères Karamazov où Aliocha, le rebelle, dit : « Quand il y a un enfant qui souffre, je veux qu’il y ait quelqu’un qui pleure pour lui. » Face aux tragédies du monde, je veux moi aussi que quelqu’un continue à pleurer. Je ne suis pas croyante, mais c’est ma façon d’entrer en connexion avec le monde. Deux autres livres ont été importants pour moi, je les recommande à tous : Les Étonnants Pouvoirs de transformation du cerveau, de Norman Doidge, et Les Mots sont des fenêtres, de Marshall Rosenberg.
Dans ma philosophie personnelle, il y a le père Desbois, qui a écrit Porteur de mémoires, dans lequel il raconte qu’il manque un million de juifs d’Ukraine dans la comptabilisation de la Shoah. Les nazis ont tué par balle des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants et les ont jetés dans d’immenses fosses. Ces gens-là manquaient dans la liste. Le père Desbois a recherché les charniers, les uns après les autres et il dit : « Cela, ce n’est pas ma foi, c’est trop intenable, comment accepter que l’homme soit cela ? Comment trouver une porte de sortie ? La seule qui existe, c’est la conscience, si fragile, que nous avons à cultiver. Sans conscience, l’homme est une bête. » Oui, c’est bien la conscience qui créera de l’amour.
Il y a aussi le livre de Vassili Grossmann, Vie et destins, dans lequel il fait un parallèle entre le communisme et le nazisme et montre comment, même en cherchant à faire le bien, les politiques mènent les peuples en enfer. Grossmann croyait en la bonté individuelle, mais pas à la politique. Pour moi, c’est un credo très fort.

« Amener les enfants à travailler sur leurs jugements et leurs préjugés, et à rechercher des solutions collaboratives doit être une priorité pour l’éducation. »

Trouves-tu que le cœur de l’homme change ?

Je ne le vois pas changer. Pourquoi changerait-il ? Tu prends cette pâte à la naissance, tu l’aimes, tu la chéris, tu l’encourages, et ça donne un être exceptionnel. Mais si tu le matraques, ça donne un monstre ! À cause de cet abrutissement global par les médias, la télé, les jeux vidéo, les écrans qui déconnectent les êtres de leur histoire personnelle et de l’histoire collective, on a créé cette mécanisation de l’horreur. Le pouvoir de l’image est trop fort, c’est très difficile de développer une conscientisation suffisante pour prendre de la distance par rapport à ces images. Le livre TV lobotomie, de Michel Desmurget, expose très bien toutes ces fausses études sur les soi-disant jeux pédagogiques.

Si tu étais Premier Ministre, quelle serait ta première décision ?

Ce serait de quadrupler le budget de l’éducation. Il faut partir de la base, du petit enfant, mais aussi modifier le cursus des écoles de médecine, de biologie, de commerce, pour leur imposer des cours de philosophie et faire en sorte que le développement durable, et non pas la structuration des marchés financiers, soit la matière la plus importante. Je fais cours à des étudiants d’agronomie et, parfois, il y a des étudiants d’HEC qui viennent bénévolement ; mais il n’y en a que cinq, c’est peu.
Lors de la conférence « Comment construire une société de confiance », Yann Algan, de Sciences Po, a parlé d’une étude menée dans les pays de l’OCDE montrant les sociétés qui ont le plus de défiance par rapport aux patrons, aux institutions, etc. La France est parmi les plus défiants. Algan pense que seule la collaboration pourra changer cela. Et la collaboration, ça s’enseigne ! Ce doit être une priorité de l’éducation : amener les enfants à travailler sur leurs jugements et leurs préjugés, et à rechercher des solutions collaboratives. Car si l’on ne forme qu’à la compétitivité et à la performance, on crée des prédateurs. C’est ce que dit aussi Carole Dweck, professeur de psychologie sociale à Stanford et grande spécialiste de la motivation chez les jeunes. Elle a fait passer des tests à des enfants de même niveau social et familial. À l’un des groupes, elle a dit : « Bravo, tu as réussi parce que tu es intelligent. » À l’autre : « Bravo, tu as réussi parce que tu as travaillé. » L’étude montre que ceux qui ont le sens de l’effort ont de meilleurs résultats à la fin des tests. Ils seront plus heureux, car ils ne se tromperont pas dans leurs choix de vie et de carrière.
Albert Jacquard a essayé de se battre toute sa vie contre la compétition, comme Rousseau, qui écrivait : « Le mal de l’homme c’est la comparaison. » Il faut revenir aux questions essentielles : Qui est-on ? Où va-t-on ? On est en train de brûler notre maison, de se ruiner la santé avec ce qu’on ingère, alors qu’on a tellement de choses à raconter qui sont plus fondamentales !