Jacques Perrin

— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

Jacques
Perrin

« Mon intérêt pour l’autre est sans limite, il est déclaré à chaque instant. »
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Avant-propos

J’ai été amoureuse de l’acteur Jacques Perrin comme toutes les femmes de ma génération ! Je ne manquais aucun de ses films ! J’ai été marquée par Le Désert des Tartares, Le Crabe tambour, L’Honneur d’un capitaine, La 317e section... Que de belles histoires humaines, de courage, d’amitié, d’honneur et de poésie ! Des grandes épopées où les hommes étaient des vrais ! Puis j’ai aimé ses engagements en tant que producteur avec de merveilleux films qui élèvent l’âme, comme Les Choristes, Himalaya l’enfance d’un chef, Microcosmos qui nous ouvrait le monde de l’infiniment petit... Et enfin comme réalisateur avec Océan ou Le Peuple migrateur
Aujourd’hui très concerné par ce qu'il se passe sur notre planète, il met toute son énergie et son argent dans des films qui nous sensibilisent à la beauté et à la protection de la nature.Il m’a offert récemment un très beau cadeau : par une douce journée d’octobre, l’accompagner, lui et son équipe, sur le tournage d’une des scènes de son prochain film Les Saisons.
Ce que j’ai remarqué tout au long de cette journée, c’est l’harmonie exceptionnelle qui régnait au sein de toute son équipe. Respect, écoute, professionnalisme, gentillesse, humilité, patience et douceur m’ont semblé être les mots-clés d’une façon de travailler très particulière. Un mode de management avec une hiérarchie très horizontale, signe des temps nouveaux.
J’ai admiré la cohérence entre le discours de cet homme et son action. Tout m’a semblé juste.
Quelle belle vie !

Parlez-moi de votre prochain film, Les Saisons.

C’est un film sur le respect que nous devons aux animaux et à leur territoire, et qui replace la position de l’homme dans ce territoire. En Roumanie où j’ai tourné une partie du film, j’ai fait un véritable voyage dans le temps car les coutumes traditionnelles sont encore vivantes. Les villageois ‑ contrairement à la France où il n’y a plus que des agriculteurs ‑ sont toujours des paysans. Nous avons filmé des ours, des animaux qui vivent librement au milieu des êtres humains ! Un homme m’a raconté qu’un jour, en remontant la rivière, il s’était retrouvé nez à nez avec un ours ! Ce film permettra j’espère, de comprendre le comportement de ces animaux, le sens de ce qu’ils font et rappellera que c’est nous qui vivons sur leur territoire. Si l’on se met à leur échelle, on s’aperçoit que le monde est complètement différent de ce que nous-mêmes en percevons. Ils vivent dans le même milieu que nous, mais pas de la même façon. Il s’agit donc quand je filme, de ressentir les choses, de capter une perception qui dépasse la nôtre et d’imaginer que l’on est dans la tête de l’animal. Alors, tout est à reconsidérer : les distances, les sensations… Du coup, on se rend compte que l’on est prisonniers de nos habitudes. Pas question pour moi de faire de l’anthropomorphisme, mais il est vrai que plus on observe les animaux, plus l’humain apparaît dans leur regard.

Qu’avez-vous appris en observant ces animaux ?

Contrairement à nous, ils n’ont jamais de répit. Ils sont toujours sur le qui-vive et passent leur temps à chercher des lieux où ils pourront être tranquilles. Et même quand ils ont trouvé ce lieu, ils portent continuellement leur attention sur leur environnement, en vigilance permanente afin de pouvoir réagir à tout moment. Le droit de vivre, ils doivent le gagner sans relâche. L’expression « ne dormir que d’un œil » fait, entre autres, référence aux baleines dont l’un des deux hémisphères est toujours éveillé. Quand on approche d’une baleine, il faut donc savoir de quel côté est l’œil fermé. La force de vie chez les animaux est fascinante. C’est ce que je veux capter dans mes images.
Les animaux m’ont aussi appris autre chose : comme eux, je suis en vigilance quand je tourne un film. Sur le plateau, l’attention, l’observation et la perception deviennent communes à tous. La chose observée étant aussi importante que l’observateur, je ne commande jamais mes techniciens, mais m’interroge avec eux. Les directions que je leur donne ne sont rien d’autre que des interrogations. Ma mission est de participer un tout petit peu à la distribution des rôles de chacun, mais tous sont coréalisateurs de mes films. Ils ont l’art de capter le moment qui fout le camp et de l’arrêter, en mouvement bien sûr puisqu’il s’agit de cinéma.
Si je ne veux pas faire de commentaires dans mes films, c’est parce que je pense que la compréhension doit venir après la perception. De la même manière, lorsque l’on fait une belle rencontre humaine, on vit un moment suspendu, tellement intense que notre intellect s’évanouit totalement. C’est une clé vers la liberté, qui ne peut-être que spirituelle.

« Moi, je pense que je suis un peu libre
parce que je rêve beaucoup. »

Qu’est-ce que la liberté pour vous ?

C’est d’abord être sauvage, comme les animaux, et faire des documentaires où je peux m’approcher d’eux pour les observer sans aucun commentaire et aucune interprétation. La liberté, c’est aussi de ne pas recourir à ce que l’on sait, ce que l’on a compris, c’est-à-dire une liberté qui permet de se mettre en risque, de ne pas s’accrocher à ce que l’on a fait auparavant. Les oiseaux migrateurs connaissent cette liberté : ils n’ont pas de frontières. Moi, je pense que je suis un peu libre parce que je rêve beaucoup. Mes expériences m’ont permis de vivre des choses très diverses, de multiples échanges avec des gens proches ou lointains. J’ai vécu une vingtaine de vies complètement différentes dans ma vie ! J’apprends très vite, puis j’essaie de regarder les choses avec un autre regard. Je pense qu’on a tous des facultés à être bien plus libres que nous ne le sommes réellement.

D’où vient cette énergie, cette curiosité qui vous habite ?

Je n’ai qu’une vie et n’ai pas envie de la gâcher ! Ne serait-ce que pour mes enfants que j’aimerais guider sur mon chemin. Quand je pense que je vais disparaître sans avoir eu le temps de connaître des lieux où une exaltation, une communion peuvent exister avec le monde du vivant ! Donc, ce que je peux faire, je le fais. Une fois qu’on a suffisamment observé et étudié la vie, on peut en tirer un enseignement, une petite philosophie. C’est une belle chose d’apprendre la vie à travers celle des autres, de créer des histoires communes. Nous avons un devoir de mémoire et de reconnaissance. Mon intérêt pour l’autre est sans limite, il est déclaré à chaque instant.

Quelle est votre quête ?

Je sais tellement peu de choses ! J’aimerais être plus riche de connaissances. Jean d’Ormesson disait récemment : « Je vais disparaître et je ne saurai pas tout. » Mais c’est précisément cette insatisfaction qui passe par la maîtrise de soi, qui nous permet d’aller encore plus loin. C’est une quête sans fin !

Pensez-vous que l’artiste a un devoir d’engagement ?

Bien sûr ! Chez nous, tout transite par l’émotion, or l’émotion imprègne la mémoire, contrairement aux statistiques ! Plus l’enseignement sera proche de l’émotion, plus il sera porteur. L’artiste est donc indispensable. Ce sont les architectes, les peintres, les écrivains qui nous font traverser les périodes de l’Histoire. Nos dirigeants devraient se rapprocher de cette sensibilité-là. Oui, nous avons un devoir d’engagement.

« Toutes nos difficultés viennent d’un manque de cohésion.
Mais contribuer à quelque chose de commun,
voilà ce qui nous fait grandir. »

Quel constat du monde faites-vous ?

Il n’est pas très optimiste. Je constate que la biodiversité est très menacée. Par exemple, on trouve encore une trentaine de lynx en France, mais comme ils sont d’une grande beauté, ils sont malheureusement chassés. C’est fascinant d’observer ce fauve, son agilité, sa fragilité. Malgré ses grosses pattes, il possède une grâce saisissante… Mais on ne peut pas regarder sans tristesse ce dernier des Mohicans. On a contribué à sa disparition, alors que la vie n’est belle que si elle est diversifiée. Cet animal nous rappelle qu’à l’origine, nous partagions le même territoire avec lui. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Nous avons annexé tous les territoires, soumis les populations qui nous sont étrangères et, aujourd’hui, nous ne sommes bien que dans une nature redessinée par Le Nôtre, dans des lieux où les animaux se baladent sur un beau gazon. C’est terrible ! Comment allons-nous vivre demain ? Pas grâce aux ressources de la mer, il n’y en a plus ! Les poissons de nos étalages viennent de Mauritanie ou du Chili. Quant à l’agriculture, ce n’est plus que de la monoculture et l’on empoisonne la terre à coups d’engrais. Une fois que le tracteur a déversé ses pesticides, tous les insectes agonisent. Mais sans eux, la terre manquera d’oxygène, il n’y aura plus de pollinisation, plus d’oiseaux… On vit des temps terrifiants ! J’ai horreur du mot « sensibiliser », mais là, il faut y aller ! Comment ? Nos films participent peut-être un petit peu à sensibiliser les gens pour qu’ils prennent conscience des dangers qui nous menacent.

Quels sont ceux qui vous ont inspiré ?

Nombreux sont ceux qui ont éclairé mon chemin : Conrad, Kessel, Kerouac, Jack London, tous ceux qui disent qu’il est possible d’entreprendre quelque chose, qui racontent leur vie, soit parce qu’ils ont voyagé ailleurs par l’imaginaire, soit parce qu’ils ont fait la démarche de découvrir d’autres soleils, d’autres horizons. Je peux ressentir le même bonheur, la même exaltation à lire ces auteurs que lorsque l’on réveille des enfants au petit matin et qu’on leur dit : « Allez, debout, on va faire une balade formidable ! »
J’aime aussi des réalisateurs comme Vittorio de Seta, Schœndœrffer. Zurlini a fait de très beaux films intimistes, comme Journal intime ou La fille à la valise, dans lesquels on voit la profondeur sans fin de l’âme humaine. Sans oublier Jacques Demy et ses plateaux de rêve, de liberté et d’insouciance. Pendant le tournage des Demoiselles de Rochefort, on était transportés, on se disait : « Alors c’est ça le travail ? Chanter, danser et un travelling au milieu de tout cela ? »
J’apprécie également beaucoup la musique baroque ou encore le jazz. On devrait faire un film sur les années 39-45 et le débarquement… du jazz, dans toutes les villes libérées !

Quels sont vos projets ?

Je vais tourner un film sur la piraterie dans l’océan Indien, un autre sur la survivance du régime de Vichy en Indochine, au moment où les Japonais ont fait un coup de force sur les garnisons françaises, le 9 mars 1945. Je prépare également un film sur l’Aéropostale. Une histoire incroyable où, pour acheminer le courrier chaque jour, un pilote mourait tous les 100 km en franchissant le désert ou l’Atlantique.

Quel message voudriez-vous faire passer aux jeunes ?

Ce sont les barrières qui rendent la vie difficile, mais quand on esquisse le dessin d’un rêve, alors on peut communiquer avec l’autre. Toutes nos difficultés viennent d’un manque de cohésion. Mais contribuer à quelque chose de commun, voilà ce qui nous fait grandir.