Hubert Reeves

— Les rencontres de Françoise Lemarchand —

Hubert
Reeves

« Notre vie est un petit chapitre de l’histoire de l’univers, nous sommes reliés aux galaxies, aux étoiles, aux météorites. Nous avons tous la même origine vitale qui s’est diversifiée au cours du temps. Nous avons donc la preuve en nous-mêmes que nous sommes reliés à l’histoire de la vie. »
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Avant-propos

Pour moi, l’astrophysicien Hubert Reeves est une légende vivante. Il m’a fait rêver avec ses livres aux titres poétiques, Patience dans l’azur, Poussières d’étoiles, et surtout L’Univers expliqué à mes petits-enfants, une merveilleuse histoire du cosmos, tout à fait à mon niveau ! J’étais très émue quand il m’a donné rendez-vous dans son pigeonnier de la rue Jacob au plus près du ciel. Mais sa simplicité m’a désarmée, son œil pétillant de bienveillance m’a rassurée... Ce grand humaniste est convaincu que l’homme est une merveille !
En le quittant, j’ai eu la sensation d’embrasser un vieil arbre, un parchemin de savoirs qui aurait traversé la nuit des temps...

Qu’y a-t-il derrière votre désir permanent d’apprendre, votre volonté de transmettre à travers vos livres, vos conférences ?

J’ai une passion pour la connaissance. Mes parents n’étaient pas des scientifiques, mais ils vénéraient la nature, c’était pratiquement un culte ! Le soir, ma mère nous appelait pour admirer le coucher de soleil, face au lac, c’était fabuleux. Notre maison au Québec était pleine de livres et d’encyclopédies et la connaissance était très valorisée. Quand j’étais étudiant, même si j’étais malade, il n’était pas question que je rate un cours avec un professeur que j’appréciais, tellement il me nourrissait. Aujourd’hui encore, si je n’ai rien appris à la fin d’une journée, c’est comme s’il me manquait quelque chose.
J’ai aussi la passion de raconter. Ma grand-mère était une grande conteuse. Elle brodait autour des contes de Perrault et je lui enviais ce plaisir. Les enfants du village venaient l’écouter et nous étions parfois une dizaine, assis par terre autour d’elle. Ce plaisir de raconter va bien avec l’astronomie parce qu’il y a tant de choses à transmettre !

À part votre grand-mère, qui ont été vos passeurs ?

Un ami de la famille, qui était moine bénédictin botaniste et enseignait la génétique. Il venait souvent nous voir et nous allions lui rendre visite dans son monastère tous les ans. Il avait construit un laboratoire, fait un herbier. Pour moi, c’était la fête ! La première chose que j’ai sue et que je n’ai jamais perdue de vue, c’est que je voulais faire des sciences. Je me disais que ça devait être une bonne vie !
Aux États-Unis, j’ai eu un professeur de physique nucléaire, Philippe Morisson, qui était infirme et se déplaçait avec des cannes. C’était un formidable conférencier, un homme de très grande culture qui s’intéressait à la science et à l’art. À la fin de ses cours, on était complètement « adrénalisés ». Il m’a beaucoup influencé.

Après une vie de recherche, avez-vous le sentiment d’avoir soulevé une partie du voile du mystère de la vie ?

Une petite partie seulement, je ne suis ni Einstein ni Newton ! Je pense que j’ai fait quelques travaux qui ont éclairé certains points. Cela me satisfait totalement parce que je n’ai jamais voulu être un forçat qui travaille jour et nuit pour avoir le Prix Nobel. C’est le goût de vivre qui m’importe, prendre du temps pour moi, partir en vacances, voir des amis. Je ne suis pas un workaholic comme les Américains ! Je ne veux pas passer à côté de la vie, ne pas avoir de « balance » entre ma vie professionnelle et ma vie personnelle. Je n’ai jamais voulu perdre cet équilibre. D’autant que c’est dangereux : on peut se focaliser sur un domaine et passer à côté de plein d’autres choses. Les femmes sont plus sages que nous sur ce point. À un moment donné, elles disent toutes : « Je vais vivre ma vie. »

Est-ce que votre vie a changé depuis que vous avez réalisé que « nous sommes des poussières d’étoiles » ?

Cette découverte m’a fait plaisir, mais je ne sais pas si elle a changé ma vie. Tout à coup, l’univers avait une histoire et nous en faisions partie. Notre vie est un petit chapitre de l’histoire de l’univers, nous sommes reliés aux galaxies, aux étoiles, aux météorites. Nous avons tous la même origine vitale qui s’est diversifiée au cours du temps. Nous avons donc la preuve en nous-mêmes que nous sommes reliés à l’histoire de la vie.

« Ce n’est pas à la science de répondre à la question du sens de la vie. Elle peut expliquer comment faire des bombes atomiques, mais pas dire si c’est
une bonne ou une mauvaise idée. »

Vous avez cité dans un de vos livres un poème de Baudelaire : « La nature est un temple où de vivants piliers laissent parfois sortir de confuses paroles, l’homme y passe à travers des forêts de symboles qui l’observent avec des regards familiers. » Que veut dire ce poème pour vous ?

La nature nous donne des indications sur des choses qui sont sous nos yeux mais qu’on ne voit pas. La science nous permet de les découvrir et notamment de savoir que nous venons des étoiles, alors qu’on ne l’imaginait pas parce qu’elles sont très loin de nous. On pourrait penser que celui qui dit cela est complètement timbré ! Mais sur le plan atomique, c’est littéralement correct : tous les atomes de notre corps sont nés dans les étoiles. C’est là que sont les « confuses paroles », dans ces choses que l’on découvre et qui nous étonnent. Mais si la science peut nous dire comment fonctionne la nature, elle ne peut pas prouver l’existence ou non de Dieu. Voltaire disait : « L’univers m’embarrasse et je ne puis songer que cette horloge existe et n’ait pas d’horloger. » Ce raisonnement est une exagération de la puissance de la pensée humaine. Notre cerveau est fabuleux mais il est limité et nous n’avons pas de réponse satisfaisante à la question de l’existence de l’horloger. Je sais que Trinh Xuan Thuan en fait un élément de modélisation et en conclut que « ça veut dire qu’il y a quelque chose ». Je suis mal à l’aise dans ce genre d’extrapolation. Ce n’est pas à la science de répondre à la question du sens de la vie. Elle peut expliquer comment faire des bombes atomiques, mais pas dire si c’est une bonne ou une mauvaise idée. Galilée disait aux Dominicains que la Terre n’était pas le centre du monde : « Dites-nous comment on va au ciel et laissez-nous vous dire comment va le ciel. » Rien ne va plus quand les religions se mêlent de science et que la science sort de son territoire. La morale, la philosophie sont des démarches différentes.

« Nous sommes la seule espèce capable de réchauffer la planète et d’acidifier l’océan ! Mais nous avons aussi la puissance d’inverser la tendance, c’est ce qu’on appelle le réveil vert. »

Vous dites que nous sommes en plein examen de passage et qu’on ne doit pas le rater si nous voulons continuer à vivre sur cette planète. Comment réussir cet examen ?

La nature humaine est d’une grande puissance, mais elle est capable du meilleur comme du pire, dans tous les domaines. Il y a le Dr Schweitzer et il y a Hitler. Les hommes ont besoin de posséder, mais ils ont aussi besoin de compassion, d’entraide et d’empathie. Ce qui est vrai également chez certains animaux, comme les dauphins, mais eux n’ont jamais créé de Croix-Rouge, de Restos du Cœur ou d’hôpitaux ! Ce qui est humain, c’est de se mettre ensemble pour faire quelque chose. Nous sommes la seule espèce capable de réchauffer la planète et d’acidifier l’océan ! Mais nous avons aussi la puissance d’inverser la tendance, c’est ce qu’on appelle le « réveil vert », grâce à tous ces mouvements qui œuvrent pour lutter contre ce qui nous menace. Jung disait qu’à notre naissance nous entrons dans un monde à la fois merveilleux et cruel. Nous sommes devenus tellement intelligents et puissants que nous avons dominé la nature, mais cette domination nous menace aujourd’hui !
Certaines choses avancent, d’autres reculent. Nous n’avançons pas sur le plan des émissions de gaz carbonique. On admettait qu’il ne fallait pas dépasser un réchauffement de 2°, or nous sommes sûrs aujourd’hui que nous allons les dépasser. Il y a pourtant une forte mobilisation autour de l’écologie, notamment dans les pays du Nord. Mais malheureusement dans certains pays, la pollution a atteint des niveaux inacceptables. Leurs très beaux sites naturels sont aujourd’hui recouverts de plastiques !

Quelle est votre espérance ?

Que l’humanité survive à la crise écologique ! Il y a deux scénarios : l’humanité disparaît – ce qui résout le problème de la planète –, ou la crise écologique se termine avec une humanité toujours présente. Ces questions sont nouvelles, elles n’existaient pas dans l’Empire romain, chez les Égyptiens ou même au temps du Grand Siècle chez nous. Nous sommes les seuls à pouvoir arrêter cette crise. Est-ce que nous le ferons ? On peut espérer que les êtres humains s’assagissent, qu’ils prennent conscience que l’intérêt de la planète passe avant les intérêts individuels. Il faut être déterminés à faire comme si ça allait marcher, en sachant que ça ne marchera peut-être pas. Il faut faire sa part du colibri, mais nous sommes dans un inconnu massif.

Quels sont les grands domaines de recherche en astrophysique aujourd’hui ?

La recherche d’une autre vie dans l’univers, avec la détection d’exoplanètes, qui sont à l’extérieur de notre système solaire. Sont-elles habitées ? Nous n’avons pas de réponse pour l’instant, mais on pourrait en avoir rapidement. Si la vie existe sur notre planète grâce aux lois de la physique, elle pourrait exister ailleurs. J’aimerais vivre assez longtemps pour participer à cette aventure !

Quels sont vos moments de grâce ?

Les moments les plus intenses sont ceux où j’écoute de très belles musiques, Mozart, Bach, Beethoven, Wagner. Les salles de concert sont mes églises. Je sens là quelque chose de transcendant qui me dépasse et dans lequel je suis bien. Et aujourd’hui, grâce à la télévision, on peut voir de très près les musiciens jouer, et leurs émotions passer sur leurs visages. J’aime aussi beaucoup marcher en forêt où, là aussi, je ressens une grande intensité.